
Qui a dit que l’exploitation agricole familiale était passée de mode ? Le 4 février dernier à Paris, un colloque a eu lieu sur le thème « L’exploitation agricole familiale à la croisée des chemins ». Cette journée d’étude collective en quatre sessions était organisée par la Fondation Gabriel Péri avec le soutien de la Commission agriculture, pêche, forêt du PCF. Elle s’attachait à questionner si le camp progressiste avait encore intérêt à défendre ce modèle productif, s’il devait revoir son parti pris théorique face aux mutations contemporaines de l’agriculture française et si, face aux effets du dérèglement climatique et de l’effondrement de la biodiversité, l’agriculture familiale serait en mesure de répondre à ces enjeux.
Devant une bonne centaine de participants, notre camarade Lucie Illy, arboricultrice dans les Hautes-Alpes et vice-présidente du Modef, y intervenait pour notre organisation. Elle a insisté sur le fait que l’Agriculture familiale et la petite Agriculture sont liées de façon indissociable à la sécurité alimentaire mondiale. Elle a également rappelé nos revendications autour du revenu agricole et déployé son discours en s’appuyant sur les luttes actuelles que mène le Modef. https://www.youtube.com/watch?v=CYQTGfzI8g0
Juste avant, Jonathan Dubrulle, co-animateur de la commission agriculture du PCF a montré qu’il fallait s’extraire de l’analyse conjoncturelle des questions agricoles (manifestations de l’hiver 2024 ou mobilisation contre la loi Duplomb) pour mieux se plonger dans les causes structurelles de la crise que traverse l’agriculture française depuis les années 1970. Cela a permis de définir le contexte agraire de ce colloque en en présentant la logique d’ensemble.
Jean Vigreux, professeur d’Histoire contemporaine, qui interviendra lors de notre colloque sur les 80 ans du statut du fermage, a cherché à montrer les origines du soutien historique de l’exploitation familiale dans le communisme rural. Il a évoqué notamment le rôle prépondérant du programme agraire de Marseille rédigé par le premier député paysan communiste Renaud Jean en 1921 et qui diffère très fortement du modèle collectiviste soviétique. C’est en effet « la petite propriété » et «l’exploitation familiale », qui ont été privilégiées.
La jambe syndicale et la jambe politique ont semblé essentielles pour mieux répondre à l’intitulé de la première session : « Ce que veut dire défendre l’exploitation familiale ». Se couper de l’une ou de l’autre n’aurait permis qu’une analyse bancale et partielle.
https://www.youtube.com/watch?v=HOWBvCfAP6I
La seconde session s’attachait à étudier les rapports économiques entre l’agriculture familiale et le capitalisme.
Hubert Cochet, professeur d’agriculture comparée à AgroParisTech, qui était intervenu lors de nos Etats généraux de l’Agriculture familiale à Tulle en 2023, a rappelé que dans une exploitation familiale, le capital et le travail ne doivent pas être séparés. A la différence d’une exploitation capitaliste dans laquelle les travailleurs sont rémunérés par un salaire et les apporteurs de capitaux par des dividendes. Si les théoriciens du début du XXème siècle, comme Kautsky, se demandaient pourquoi les exploitations familiales n’avaient pas encore disparu, force est de constater que celles-ci subissent aujourd’hui des évolutions sourdes assez symboliques. Hubert Cochet explique que le développement des entreprises de travaux agricoles (ETA) change petit à petit le profil des fermes. « Un agriculteur en fin de carrière va confier à l’ETA les semis, puis les traitements, etc… Jusqu’à prendre le contrôle de toutes les décisions de la ferme. Un fils de paysan qui reprend les terres va faire pareil tout en exerçant un autre métier à côté. Petit à petit, l’ETA va faire ses rotations sur plusieurs exploitations, aidée en cela par la législation (loi de 2006, assouplissements des assolements collectifs). Des phénomènes sous-estimés car invisibles.
Ce qui se voit par contre, c’est la multiplication des salariés agricoles et la multiplication de formes sociétaires. La conséquence est nette : dans toutes les exploitations observées, le partage de la valeur se fait toujours au profit du capital plutôt qu’au travail.
https://www.youtube.com/watch?v=rg9Eo7UeLfc
Un autre changement plus ancien a été souligné par Evelyne Ternant, économiste et membre de la commission économique du PCF. Lorsque l’agriculteur est passé du statut d’épargnant à celui d’emprunteur, les pratiques ont radicalement changé. Cet endettement pousse l’agriculteur à réaliser des itinéraires techniques prédéfinis ; l’introduction de produits phytosanitaires devient une assurance récolte… pour payer les emprunts. Un verrouillage socio-technique, renforcé par la PAC, qui empêche les bifurcations et qui conduit les exploitations moyennes (plus que les petites) au déclin. L’agriculture s’insère alors de plus en plus dans l’industrie capitalistique, par l’amont, puis par l’aval.
https://www.youtube.com/watch?v=60ODfwu3KnU
L’économiste et chercheur Thierry Pouch, a enfoncé le clou sur la contrainte que font peser les emprunts bancaires sur la prise de décision du paysan. A cela s’ajoutent les « conseils techniques » qui poussent à la diversification d’usages non agricoles pour chercher du revenu ailleurs que dans la production. On pense évidemment aux panneaux photovoltaïques, à l’accueil et l’hébergement touristique, etc.. Il a aussi insisté sur la puissance des marchés à terme des céréales dans lesquels interviennent des fonds de pension et des fonds spéculatifs. « En 6 semaines, il s’y échange la totalité de la production annuelle de blé ». Et au bout du champ, le paysan qui regarde, impuissant, la volatilité des prix et les aléas climatiques sans décider de ses revenus.
Dans la troisième partie, on s’interrogeait sur le statut du travail en agriculture. Comme Hubert Cochet, l’économiste Axel Magnan a souligné que le salariat progresse en valeur absolue du nombre de salariés et du nombre d’heures travaillées. Le recours à la sous-traitance avec les travailleurs détachés, la diversité du rôle des ETA ou encore les groupements d’employeurs sont le reflet moderne du travail en agriculture, notamment dans les filières de la viticulture, de l’arboriculture, du maraichage et des céréales. Une évolution permise par des exonérations de cotisations sociales dégressives à mesure que le salaire augmente (qui sont des trappes à bas salaires), le développement des Tesa et la reconnaissance de l’agriculture comme secteur en tension.
En dépit de cette augmentation du nombre de salariés dans le monde agricole, les chiffres sont sous-estimés et donc sous-dimensionnés. L’expression des revendications des salariés agricoles est par conséquent réduite et retardée.
Jocelyne Hacquemand, secrétaire de la Fédération nationale agroalimentaire et forestière (FNAF) de la CGT et économiste, confirme et ajoute que même le mouvement ouvrier, comme le patronat et la société ont invisibilisé le salariat agricole. Reste qu’en contrepoints, émerge une bourgeoisie paysanne qui ne met plus les pieds dans les bottes, notamment dans les secteurs de la pépinière, l’arboriculture ou le paysage. Jocelyne Hacquemand a été attentive à la question du Modef qui soulignait les dégâts du plan social massif consécutif au plan d’arrachage de vignobles. Avec la validation du plan du Conseil spécialisé de FranceAgriMer pour 2026, c’est un total de 62000 hectares de vignes qui seront arrachés en 2ans, soit 35 000 emplois menacés. Se déclarant contre cette politique d’arrachage, elle précise qu’il est nécessaire aussi d’agir au niveau de la PAC et notamment du volet national (PSN) à moyen terme.
La dernière session nous faisait nous interroger sur les transformations sociologiques et agroécologiques à venir pour l’agriculture familiale.
Le sociologue et directeur de recherche à l’Inrae Gilles Laferté précisait qu’il était difficile de classer les agriculteurs. Rapports de production (Marx) ou culture de domination (Bourdieu) ?
L’installation depuis quelques années de hors-cadre surdiplômés comme petits paysans n’a pas encore été analysée. La famille est aussi invisibilisée par les statistiques. Si l’on veut s’essayer à un classement plus sociologique qu’économique, on peut distinguer trois cas parmi les exploitants :
– une bourgeoisie économique, pour laquelle la reproduction sociale et garantie mais où il y a peu de risque de changement de modèle agricole
– une classe moyenne alternative, qui valorisera l’autonomie des enfants
– une classe populaire à patrimoine, dont la ferme a beaucoup de chance de se faire avaler par la bourgeoisie économique.
https://www.youtube.com/watch?v=851I2Cl_9XI
Enfin, Nadège Garambois, agroéconomiste à AgroParisTech précise que si chaque actif continue à avoir dans ses mains une quantité de capital importante, la valeur ajoutée agricole nette a été divisée par deux en 50 ans. Ses études ont montré qu’un système bovin-lait en herbage a une capacité à ralentir la baisse de la valeur ajoutée nette agricole, alors qu’un système maïs fourrage trahit un gros écart entre le niveau de production et la valeur ajoutée nette.
Les recherches effectuées montrent également que les systèmes agroécologiques sont davantage rentables sans subventions mais reposent sur d’autres savoir-faire et une plus forte technicité. Ils nécessitent souvent moins de capital, mais sont à rebours des modèles promus à notre époque.
La conclusion a été prononcée par le député Julien Brugerolles qui a rappelé la diversion menée à l’Assemblée par la Loi Duplomb et la façon dont sont abordés les débats agricoles, « alors qu’on devrait être sur la question des prix, des revenus ». De même, la dépendance des agriculteurs au crédit demeure un angle mort des débats parlementaires.
Il a appelé à une grande conférence sur la politique agricole et alimentaire commune et a expliqué le travail qu’il effectue sur la création d’outils publics dans la gestion des risques en agriculture et la nécessité de développer un modèle agroécologique. Pour y parvenir, une rupture franche avec le modèle libéral est nécessaire.
Olivier Morin